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Comprendre la peinture chinoise ?

 Voici ci dessous, un petit article pondu pour la Gazette de l’Association Française de Singapour, dont je vous fais part, relatant mes dernières aventures singapouriennes, et tentant à la vraie question que l’on se pose tous les matins en se levant, à savoir : Comprendre la peinture chinoise …
Pour imaginer le tableau : http://www.nafa.edu.sg/, excellente école dont je recommande la fréquentation.

La Montagne de Chu Ta

La Montagne de Chu Ta

C’est une bonne question que j’imagine beaucoup d’entre nous se posent en arrivant à Singapour, petite porte d’entrée du continent asiatique et de la Chine en particulier. N’ayant pas encore mis le doigt de pied à Pékin ou à Shanghai, je peux me permettre de parler de ce que je ne maîtrise toujours pas très bien malgré une recherche intense depuis plus d’un an.

L’œil habitué à la peinture à l’huile, plus rigolo que la peinture à l’eau, aux bonnes perspectives de l’ami Léonard, aux explosions jaunes de Van Gogh et même au bon gros tas de rouge de Mark Rothko, je suis restée perplexe devant les traits d’encre noire, tirant sur le gris, devant les petits oiseaux piaillant sur leur branche de cerisiers et devant les montagnes embrumées derrière une rivière. J’ai donc décidé de voir où était la différence entre la peinture occidentale et la peinture chinoise en apprenant avec les mains, partant de l’hypothèse que « ça rentre parfois mieux avec les mains qu’avec le cerveau ».

Et l’affaire a en effet été assez physique….

Tout a commencé par un mois de silence : inscrite à un cours de peinture occidentale donné a Nanyang Academy of Art, excellente formation au demeurant, j’ai dû attendre un mois pour que mon professeur singapourien daigne me dire un mot, depuis nous sommes copains comme cochons si j’ose dire, et il me tape dans le dos en expliquant « we don’t use the same colors ». Et c’est vrai : quand mes amies singapouriennes utilisent du rose et du violet, je gribouille en vert et bleu.

Règle 1 : si tu veux peindre de façon asiatique, mets du rouge, du jaune et du rose. Basique mais efficace.

En parallèle, j’étudiais la peinture chinoise avec un maître singapourien là aussi (car pour comparer deux situations, il faut avoir un environnement similaire, me disait ma prof de Sciences Naturelles).

Hormis ce détail, tout était différent, nous avons passé un mois à essayer de faire la tige du bambou, symbole par ailleurs d’endurance et de force, et nous en avions besoin.

Règle 2 : si tu veux peindre à la chinoise, peints 6 mois de bambous, ça donne de l’endurance, et assouplit ton poignet. Le coup de bambou, la tendinite du peintre débutant ?

Quatre mois plus tard, j’ai évolué des oranges et pommes aux potiches à l’huile et du bambou au lotus, symbole essentiel en peinture chinoise, les vérités du Bouddha. La vraie vie allait commencer.

Entre temps mon professeur de peinture à l’huile m’a conseillée de me décontracter les épaules et celui de peinture chinoise de sentir le Chi, l’énergie, descendre au plus profond de mon corps… je vous laisse imaginer.

Règle 3 : les peintures chinoises et occidentales ont ceci en commun : il faut rester cool et zen, personnellement je suis plus cool que zen.

A ce moment, je jubilais dans mon cours de peinture occidentale, nous attaquions la perspective et désespérais dans la peinture chinoise, je massacrais des petits moineaux et ne voyais que des montagnes plates. J’ai conseillé à mes amis singapouriennes de chercher les points de fuite et de se plonger dans les tableaux de la Renaissance et, appliquant le conseil à moi-même, j’ai feuilleté les peintures de Chu Ta (1626-1705) le génie du trait suivant François Cheng.

Nature morte

Nature morte

Règle 4 : on fait tous de la perspective mais on n’a pas la même méthode. Nous avons besoin de traits bien droits, de points de fuite, de lignes, nos amis chinois utilisent les nuances de gris à perte de vue, et les épaisseurs des traits, oubliant l’unicité du point de fuite. Finalement, regarder un tableau chinois, c’est comme utiliser plusieurs champs visuels différents, imaginer avec son esprit de voir la même scène sous différents angles. Une fois le regard habitué, admirer un paysage peint revient à « faire un voyage en restant allongé sur son lit » (proverbe chinois).

 

De là, deux énormes difficultés techniques ont surgi : comment voir les nuances de gris ? (problème résolu depuis par une observation attentive) et ensuite comment recréer ces nuances avec seulement de l’encre et de l’eau ?, je patine encore…

Parvenu à ce stade, nous avons quitté l’huile pour passer à l’aquarelle et l’Occident a rencontré l’Orient un lundi après midi à 14h43 lorsque mon professeur de peinture occidentale m’a envoyée, devant tout le cours studieux et silencieux, un très autoritaire « do not use your brush as a chinese brush ». All right Sir…

Poisson de Chu Ta

Poisson de Chu Ta

Règle 5 : tu tiendras ton pinceau chinois à poils de mouton ou de chèvre de très haut et fera tournoyer ton poignet pour atteindre la grâce et l’élégance, alors que tu serreras ton pinceau à poils d’oreilles de bœuf en essayant de ne pas trembler pour faire une délicate aquarelle. Dans les deux cas, contrôle ton niveau d’eau… trop d’eau fait gonfler le papier de riz et dégouline sur le papier aquarelle.

Parvenue à dessiner un moineau, des souris, un chat, un papillon bref un vrai bestiaire au milieu des bambous, encore et toujours des bambous à défaut de pouvoir peindre le moindre lotus, cette fleur me résiste de façon permanente, il a fallu attaquer le problème de la composition. De son côté, mon maître de l’huile m’assenait « you must master composition », yes I know, it’s the same in Chinese painting. Fatale erreur !!!!

Règle 6 : Tout est là, dans la composition : la peinture occidentale est pleine, aucun espace n’est laissé à l’abandon, la couleur, la texture envahissent le support, on remplit les blancs alors que dans la peinture chinoise, tout est affaire de vide. Le vide laisse passer l’énergie, le blanc est celui du papier, et tout l’art réside dans la gestion de cet espace laissé ouvert et dans l’énergie du trait qui traduira la vitalité du sujet.

Quand le peintre occidental met en place ses formes, telles des masses solides, imagine ses points de fuite, et commence peut être à penser aux couleurs, le peintre chinois médite en frottant son encre, la méditation peut durer des heures. Il cherche à capter l’essence de son sujet, à voir ce que la montagne va lui dire, à voir avec les yeux de son esprit. Ensuite vient le trait et l’énergie qui en résulte et le tableau s’exécute en un temps record. De son côté le peintre occidental attend que la première couche sèche.

Personnellement, en attendant d’avoir l’inspiration du trait, je recopie mes bambous, méditant sur ce proverbe chinois donné par mon professeur de peinture à l’huile : derrière la montagne que tu vois, il y a toujours une montagne plus haute. La maxime pourrait faire une excellente illustration nécessaire à toute bonne peinture chinoise, suivant la règle 7, chiffre magique en occident…

Règle 7 : mieux vaut s’initier au chinois, puisque la peinture va de pair avec le sceau de l’artiste ou avec le petit poème philosophique. Mon chemin vers la sagesse est encore long, si j’en crois Chu Ta :

Qui voit le cœur de la graine de lotus

pénètre la fleur de lotus par les racines

Qu’il tranche d’un coup le fruit du lotus,

souverain sera-t-il au royaume de la peinture